07.10.2010

Du libertinage

Dans Les égarements du coeur et de l'esprit. Crébillon fils.  

Petit bréviaire du libertin. Magistralement écrit, précis, drôle, pétillant et ....justement observé !

 « Je voulais m’étourdir en vain sur l’ennui intérieur dont je  me sentais accablé; le commerce des femmes pouvait seul le dissiper. Sans connaître encore toute la violence du penchant qui  me portait vers elles, je les cherchais avec soin: je ne pus les voir  longtemps, et ignorer qu’elles seules pouvaient me faire ce bonheur, ces douces erreurs de l’âme, qu’aucun amusement ne  m’offrait; et l’âge augmentant cette disposition à la tendresse, et  me rendant leurs agréments plus sensibles, je ne songeai plus  qu’à me faire une passion, telle qu’elle pût être.

La chose n’était pas sans difficulté, je n’étais attaché à aucun  objet, et il n’y en avait pas un qui ne me frappât: je craignais de  choisir, et je n’étais pas même bien libre de le faire. Les sentiments que l’une m’inspirait étaient détruits le moment d’après  par ceux qu’une autre faisait naître.  On s’attache souvent moins à la femme qui touche le plus,  qu’à celle qu’on croit le plus facilement toucher; j’étais dans ce  cas autant que personne: je voulais aimer, mais je n’aimais point.  

Celle de qui j’attendais le moins de rigueurs était la seule dont je  me crusse véritablement épris; mais comme il m’arrivait quelquefois d’être, dans un même jour, favorablement regardé de  plus d’une, je me trouvais le soir dans un embarras extrême, lorsque je voulais choisir: ce choix était-il déterminé, comment l’annoncer à l’objet  qui m’avait fixé?  

J’avais si peu d’expérience des femmes qu’une déclaration  d’amour me semblait une offense pour celle à qui elle s’adressait.  Je craignais d’ailleurs qu’on ne m’écoutât pas, et je regardais  l’affront d’être rebuté comme un des plus cruels qu’un homme  pût recevoir. À ces considérations se joignait une timidité que  rien ne pouvait vaincre, et qui, quand on aurait voulu m’aider, ne  m’aurait laissé profiter d’aucune occasion, quelque marquée  qu’elle eût été: j’aurais sans doute poussé en pareil cas mon respect au point où il devient un outrage pour les femmes, et un  ridicule pour nous.  Il est aisé de juger, par ce détail, que je n’avais pas pris d’elles  une idée bien juste: de la façon dont alors elles pensaient, il y  avait plus à craindre auprès d’elles à ne leur pas dire qu’on les  aimait, qu’à leur montrer toute l’impression qu’elles croient  devoir faire; et l’amour jadis si respectueux, si sincère, si délicat,  était devenu si téméraire et si aisé, qu’il ne pouvait paraître  redoutable qu’à quelqu’un aussi peu instruit que moi.  

Ce qu’alors les deux sexes nommaient amour était une sorte  de commerce où l’on s’engageait, souvent même sans goût, où la  commodité était toujours préférée à la sympathie, l’intérêt au  plaisir, et le vice au sentiment.  

On disait trois fois à une femme qu’elle était jolie, car il n’en  fallait pas plus: dès la première, assurément elle vous croyait,  vous remerciait à la seconde, et assez communément vous en  récompensait à la troisième.  

Il arrivait même quelquefois qu’un homme n’avait pas besoin  de parler, et, ce qui, dans un siècle aussi sage que le nôtre, surprendra peut-être plus, souvent on n’attendait pas qu’il répondît.  Un homme, pour plaire, n’avait pas besoin d’être amoureux:  dans des cas pressés, on le dispensait même d’être aimable.

La première vue décidait une affaire, mais, en même temps, il  était rare que le lendemain la vît subsister; encore, en se quittant  avec cette promptitude, ne prévenait-on pas toujours le dégoût.  Pour rendre la société plus douce, on était convenu d’en  retrancher les façons: on ne la trouvera pas encore assez aisée;  on en supprimera les bienséances.  Si nous en croyons d’anciens mémoires, les femmes étaient  autrefois plus flattées d’inspirer le respect que le désir; et peut-être y gagnaient-elles. À la vérité, on leur parlait amour moins  promptement, mais celui qu’elles faisaient naître n’en était que  plus satisfaisant, et que plus durable.  Alors elles imaginaient qu’elles ne devaient jamais se rendre,  et en effet elles résistaient. Celles de mon temps pensaient  d’abord qu’il n’était pas possible qu’elles se défendissent, et  succombaient par ce préjugé, dans l’instant même qu’on les attaquait.

Il ne faut cependant pas inférer de ce que je viens de dire qu’elles offrissent toutes la même facilité. J’en ai vu qui, après quinze jours de soins rendus, étaient encore indécises, et dont le mois tout entier n’achevait pas la défaite. Je conviens que ce sont des exemples rares, et qui semblent ne devoir pas tirer à conséquence pour le reste; même, si je ne me trompe, les femmes sévères à ce point-là passaient pour être un peu prudes. »

 

   

 

04.09.2010

De la raison démonstrative en escrime

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Je viens d’achever, dans la série Fortune de France
de R. Merle, le tome Paris ma bonne ville (un volume que je recommande)

Un maître d'arme Italien, Giacomi, montre à un jeune noble français que ce qu'il croyait jusque la être de l'escrime n'est rien d'autre que de la brutalité :  vous ferraillez à la française, à la fureur, à la chaude, et à l'instant, palliant vos fautes par de damnables retraits du corps et usant du torse entier la ou le poignet eut suffit.

Il lui enseigne alors une nouvelle science, un art nouveau très réglementé mais aussi très meurtrier ; l'escrime : De l'art ! de l'art et du savoir ! Une conception aiguisée par l'étude et dans l'exécution, la maîtrise due à un incessant labour.

Ou l’on voit se dessiner ici l’opposition entre deux façons de penser l’escrime : l’une qui prône les vertus de la prévoyance et de l’entraînement, vantées notamment par Descartes. L’idée est que la connaissance et une pratique juste des principes est toujours efficace, la vérité des principes triomphe de tous les obstacles. Bien savoir permet de bien tuer. Cela ne vous rappelle rien ?  Dans le Bourgeois Gentilhomme : 

  LE MAITRE D'ARMES : 
Je vous l'ai déjà dit, tout le secret des armes ne consiste qu'en deux  choses, à donner et à ne point recevoir; et comme je vous fis voir l'autre jour par raison  démonstrative, il est impossible que vous receviez si vous savez détourner l'épée de votre  ennemi de la ligne de votre corps; ce qui ne dépend seulement que d'un petit mouvement du  poignet, ou en dedans, ou en dehors.

Théorie à laquelle on oppose les qualités animales qui ne se révèlent que dans le combat, le fameux coup de l’instinct ou les subtilités et la science de l'épée s’effacent devant la force et la détermination, voire l’inconscience. En vérité que peut faire un tireur face à un intrépide ignorant ?

De nombreux auteurs ont évoqué cela, Bussy-Rabutin entre autres, mettant en relief la nature primitive et indomptée de l’escrime, l’instinct devenant alors une véritable botte secrète. Le triomphe de la nature sur l’art  en quelque sorte (cf. La botte du paysan)

L’épée a ses raisons que la raison démonstrative ignore parfois.

 

 

 

 

Du fleuret

Adepte de l’épée, je ne suis venu au fleuret que très tard. Et le fleuret est vraiment une arme étrange : difficile, contraignante, elle peut apparaître inutilement réglementée et peu adaptée à préparer les escrimeur à la finalité de cet art : le combat. Or il n'en est rien. Le fleuret est pour l'escrimeur qu'une propédeutique indispensable au vrai combat, c'est-à-dire au combat ou le risque de la mort est présent. Pourquoi ? Parce que en ne validant que les coups mortels le fleuret est l'arme des coups décisifs et rend la pratique de l'épée absolument meurtrière. Car aussi large qu'elle soit, une entaille n'est jamais aussi dangereuse qu'un coup de pointe qui provoque de profondes lésions, souvent mortelles.

C'est le paradoxe de cette arme d’apparence inoffensive que d'initier à l'art du coup mortel par une recherche permanente de l'estocade décisive. Dans cette arme, les voies de la civilité et de la mort se confondent.